L’histoire de la conception de l’Alfa Romeo Giulietta Sprint Speciale Prototipo (châssis 00001) est intimement liée à la quête d’aérodynamisme des années 1950 et à la collaboration magique entre le constructeur milanais, le carrossier Bertone, et le génial designer Franco Scaglione.

Au milieu des années 50, Franco Scaglione et Bertone travaillent sur une série d’études aérodynamiques extrêmes pour Alfa Romeo, appelées B.A.T. (Berlinetta Aerodinamica Tecnica 5, 7 et 9). Ces prototypes futuristes, dotés d’ailerons courbés et de coefficients de traînée incroyablement bas, servent de laboratoire géant.
En 1957, Alfa Romeo souhaite proposer une version de compétition à haute performance de sa populaire Giulietta pour contrer la menace de Porsche sur les circuits. La marque demande à Bertone de transposer les leçons apprises avec les concepts B.A.T. sur une voiture de sport utilisable sur route.

Scaglione relève le défi en dessinant une silhouette d’une fluidité absolue. Pour maximiser la pénétration dans l’air, il conçoit :

  • Un profil extrêmement bas en forme de goutte d’eau.
  • Un nez très plongeant, allongé et totalement dépourvu de la célèbre calandre triangulaire (Scudetto) traditionnelle d’Alfa Romeo (une hérésie visuelle pour l’époque, mais une nécessité aérodynamique).
  • Une lunette arrière panoramique très inclinée qui descend doucement vers une poupe effilée (le style Kamm tail ou arrière tronqué).

Pour donner vie à ce dessin, Bertone construit artisanalement ce tout premier prototype. Contrairement aux modèles de série qui suivront, la carrosserie de ce châssis 00001 est entièrement façonnée en aluminium afin de garantir une légèreté maximale pour la course.
La voiture est achevée juste à temps pour être présentée en première mondiale au Salon de l’automobile de Turin en octobre 1957. Elle y fait sensation par son audace stylistique, à mi-chemin entre la voiture de course et le vaisseau spatial.

Bien que le prototype ait été pensé pour la compétition pure, Alfa Romeo décide finalement de l’orienter vers une production en petite série en tant que modèle Grand Tourisme haut de gamme.

Pour passer à l’industrialisation, le dessin initial de Scaglione présent sur le châssis 00001 a dû être modifié :

  • Ajout de la calandre : Face à l’insistance de la direction d’Alfa Romeo, le nez a été raccourci et modifié pour réintégrer le Scudetto historique.
  • Matériaux : L’aluminium, trop coûteux et complexe à emboutir en série, a été remplacé par de l’acier (sauf pour les ouvrants sur les premiers modèles).
  • Habitabilité : Le toit a été légèrement surélevé pour offrir plus de garde au toit aux occupants.

Le châssis AR10120-00001 est donc le seul et unique témoin de la pureté originelle voulue par Franco Scaglione, libre de toutes les contraintes commerciales et industrielles imposées par la suite.

Après sa présentation au Salon de Turin en 1957, le prototype a été vendu à un propriétaire privé en 1960. La voiture a ensuite pris la direction des États-Unis.

Au fil des décennies et des changements de propriétaires, l’identité unique de la voiture s’est complètement effacée. Pire encore, un de ses propriétaires américains, trouvant sans doute le look d’origine trop étrange ou endommagé, a fait modifier profondément la carrosserie. Le nez plongeant sans calandre et la partie arrière ont été découpés et retravaillés pour ressembler aux modèles Giulietta SS de série (avec la calandre triangulaire Alfa Romeo). Pour le monde de l’automobile, le prototype d’origine de 1957 était considéré comme définitivement perdu ou détruit.

Corrado Lopresto, célèbre collectionneur milanais connu pour traquer les modèles uniques et les prototypes italiens oubliés, repère la voiture aux États-Unis.
Malgré son apparence trompeuse de modèle de série, deux indices capitaux mettent la puce à l’oreille des experts de la collection :

  • Le numéro de châssis : Gravé noir sur blanc, il s’agissait bien du numéro 10120-00001.
  • La carrosserie en aluminium : Les modèles de série étant en acier, cette peau entièrement en alliage léger signait sa fabrication artisanale chez Bertone.

Lopresto achète la voiture avec un but précis : lui rendre sa configuration exacte du Salon de Turin 1957.

Le travail de restauration mené par les équipes de la Collection Lopresto a été colossal. Comme la face avant et l’arrière d’origine avaient été modifiés, il a fallu effectuer des recherches historiques approfondies :

  • L’analyse des archives : Les plans originaux de Bertone et les photographies d’époque du stand du Salon de Turin de 1957 ont été numérisés et analysés au millimètre près.
  • Le formage à l’ancienne : Des maîtres tôliers italiens ont reconstruit à la main les parties manquantes de la carrosserie en aluminium, en recréant précisément ce fameux nez profilé sans calandre dessiné par Franco Scaglione.
  • Le respect des composants : Chaque élément mécanique (comme le moteur de 1 290 cm³ portant le numéro de série 00003) et chaque détail intérieur ont été préservés ou restaurés selon les techniques artisanales de 1957.

Après un long sommeil de près de 60 ans loin des yeux du public, la voiture restaurée a fait son grand retour sur la scène internationale :

  • Pebble Beach (2016) : Présentée au prestigieux Pebble Beach Concours d’Elegance, elle a immédiatement remporté le prix de la Voiture fermée la plus élégante (Most Elegant Closed Car).
  • Villa d’Este (2017) : L’apothéose a eu lieu l’année suivante en Italie, au Concorso d’Eleganza Villa d’Este, où le prototype a décroché la récompense suprême : le Best of Show. Pour l’occasion, Giovanna Scaglione, la fille du designer, était présente aux côtés de Corrado Lopresto pour célébrer la renaissance de l’œuvre de son père.

Châssis AR10120-00001 / Moteur AR00120-00003