Comme beaucoup de Gordini barquette de la catégorie « Sport », le châssis n°018 a eu une précédente vie dans la catégorie « Monoplace ». C’est en effet un des cinq châssis type 11 fabriqués en 1946 et 1947. La monoplace 04 GC, équipée d’un moteur type 11, est immatriculée 7090-RQ en août 1947, mais n’est pas engagée en course cette année-là (elle est vraisemblablement la voiture de réserve du Prince Igor Troubetzkoy qui pilote sa Gordini 02 GC).

En 1947, la 04 GC fait sa première apparition comme « mulet » à la disposition de Jean-Pierre Wimille au Grand Prix de Pau, avec un moteur 1220cc. Puis se succèdent à son volant, Prince Igor à Perpignan et Robert Manzon à Genève. Pour le Grand Prix de Monaco, le 16 mai, disputé en Formule Internationale, semblable à celle de la future Formule 1 de 1950 (1500cc suralimentés où 4500cc atmosphériques), c’est avec un moteur 1430cc sans compresseur qu’Amédée Gordini confie la 04 GC à Jean-Pierre Wimille, après qu’il ait accidenté la 06 GC lors de la première séance d’essais. En course, Wimille, à l’étonnement général, parvient à se maintenir à la seconde place jusqu’au 57e tour ou il abandonne à cause d’un problème de qualité d’huile, laissant la victoire à Farina sur Maserati 4 CLT.

Le 18 juillet, pour le G.P. de l’A.C.F. à Reims également disputé en Formule Internationale, la 04 GC est entre les mains du futur quintuple Champion du Monde de Formule 1, Juan-Manuel Fangio qui est également contraint à l’abandon. Durant les saisons 1949, 1950 et 1951, Aldo, le fils d’Amédée Gordini, pilote la 04 GC dans treize courses avec des moteurs type 15 ou 16 et à Reims 1951 avec un moteur type 15 C à compresseur. Le 10 septembre 1951, c’est Jean Behra qui lui offre une victoire dans la première Eliminatoire de la course de Cadours et la 3e place en Finale.

Pour le début de la saison 1952, la Gordini 04 GC avec un moteur type 18 à double arbre à cames en tête (135cv à 6500tr/mn), est louée au Prince Bira jusqu’au Grand Prix de Suisse à Berne, le 18 mai. Dès le lendemain, dans l’atelier Gordini, 69/71 boulevard Victor à Paris 15e, elle est entièrement démontée. Toutes les spécifications type 15 S sont soudées sur le châssis avant qu’une carrosserie barquette/spider neuve, qui l’attendait, n’y soit posée. Le châssis est alors renuméroté 18 avant de revoir le moteur n°21 type 18 et d’être immatriculée 4098-BH-75 le 12 juin 1952, pour entamer une nouvelle vie.

Le 14 juin 1952, engagée par l’Equipe Gordini, la nouvelle barquette, à conduite à gauche et sans portière à droite, est positionnée en épis pour prendre le départ des 24 Heures du Mans avec Roger Loyer et « Charles Rinen » (Henri de Clarens). Elle abandonne à 18h 20′ à cause d’un problème d’embrayage. Mais dans la course Sport du Grand Prix de Reims, le 29 juin, Roger Loyer termine 4e et 1er de la catégorie 2000cc.

Pendant l’intersaison 1952/53, la direction, les pédales et le tableau de bord passent de gauche à droite alors qu’une portière est installée de ce côté. Après avoir été équipée d’un pare-brise en coupe-vent et de sièges en cuir bleu marine, une très belle peinture bleu ciel est refaite. Début avril, la Gordini, dorénavant appelée 18 S (pour éviter des confusions avec une nouvelle barquette à moteur à six cylindres, également numérotée 18), est expédiée à New-York pour être exposée sur le stand de Luigi Chinetti du Motors Sport Show au Grand Central Palace du 4 au 12 avril 1953. N’ayant pas trouvé d’acheteur, elle revient en France ou elle est engagée, les 13 et 14 juin, aux 24 Heures du Mans par le Capitaine Marceau Crespin.

Le 5 juin, la cylindrée de 1491cc du moteur n°25 type 18 est vérifiée par un contrôleur agrée par l’A.C.O. et le 9 juin, c’est le numéro de châssis qui est contrôlé. Pendant les premières heures de course, la Gordini est chronométrée sur les Hunaudières, à 190,780km/h, mais à 20h 42′, un piston se perce et c’est l’abandon.

Le 21 juin 1953, la 18 S est engagée par l’Equipe Gordini, dans le Grand Prix de l’A.C. du Nord à Roubaix pour l’argentin Roberto Mieres, toujours avec le moteur n°25. Il s’agit d’une course à handicap ou la Gordini termine seconde devant des Maserati, Porsche, Aston-Martin, Osca et Jaguar. Deux spectateurs irlandais, Redmond Gallagher et son beau-frère Dernot O’Clery, propriétaire du garage Dean’s Grange à Dublin, sont très impressionnés par la performance et la tenue de route de la Gordini. Ils demandent à Jean Lucas, Directeur de Course de l’Equipe Gordini, un rendez-vous avec Amédée Gordini. Fixé le 26 juin à Paris, la 18 S est rapidement vendue au nom du garage irlandais pour 2.600.000Fr (le prix d’un coupé Alfa-Romeo 1900) avec le pare-brise en coupe-vent pour la version barquette (deux places) et un saute-vent et le carénage de la place gauche, pour la version spider (une place).

Après une grande révision générale, la carrosserie est repeinte en vert foncé avec une bande orange ceinturant le bas de la carrosserie, les couleurs de l’Irlande. L’engagement de la barquette Gordini 17 S dans les 9 Heures de Goodwood, le 22 août, est l’occasion de livrer la Gordini 18 S à ses nouveaux propriétaires. Pilotées par Jean Behra et Harry Schell, les deux Gordini partent de Paris par la route, jusqu’à Cherbourg où elles embarquent pour Porstsmouth en Angleterre. Gallagher réceptionne ainsi sa nouvelle voiture qu’il fait immatriculer RIK-939.

Le 5 septembre 1953, la Gordini verte est engagée dans le célèbre Tourist Trophy à Dunrod où Gallagher et Cahill terminent 10e et 1er de la catégorie 1500cc. En 1954, Gallagher termine 5e à Oulton Park, 15e à Silverstone, 1er au Wakerfield Trophy et 7e et 1er de la catégorie 155cc dans le T.T. à Dunrod. Pour ces courses, le moteur a été équipé de quatre carburateurs Amal. En mai 1955, Gallagher passe une annonce dans la revue du SCCA (Sport Car Club of USA) pour la vendre avec en plus les carburateurs Solex à double-corps d’origine et diverses pièces. Il ne trouve pas d’acheteur en Amérique, mais à Dublin ou le Colonel John Burk l’achète et la repeint en bleu ciel.

Il participe à quelques courses de Club, dont la Course de Côte de Tralee le 10 août 1963. En 1967, il vend la Gordini à Colin Crabe, un marchand qui a le garage Antique Automobiles à Baston. Dans la revue Motors Sport d’octobre 1967, une annonce du garage propose la Gordini 18 S sans indiquer de prix. Le collectionneur Tony Gosnell de Farnhame en Angleterre, l’achète mais ne l’utilise pas.

En 1978, Tony Gosnell passe une annonce dans la revue Classic-Cars de février. Jean-Louis Hamoniaux de Allonnes près du Mans, grand passionné de Gordini, téléphone à Gosnell qui lui indique qu’un acheteur doit venir pour la prendre ! Un mois plus tard, J.L. Hamoniaux rappelle T. Gosnell qui lui indique que la vente ne s’est pas faite est qu’elle est toujours à vendre pour l’équivalent de 50.000Fr (valeur d’une Citroën CX Pallas). Jean-Louis Hamoniaux demande alors à Amédée Gordini et à Christian Huet de l’accompagner en Angleterre pour examiner, expertiser la Gordini convoitée. En avril 1978, au volant de sa Renault 16 TX, Amédée Gordini conduit J.L. Hamoniaux, son épouse Anaïck et C. Huet chez les frères Gosnell.

La 18 S n’est pas en état de fonctionnement, mais elle n’a pas subi de modifications importantes, à part les tambours de frein arrière et un cylindre de suspension avant qui ont été remplacés et le carénage inférieur qui a été perdu. Jean-Louis Hamoniaux l’achète et la 18 S retourne momentanément, en juillet 1978, chez Gordini à Paris en attendant qu’il y ait la place de la garer dans la maison qu’il fait construire. Amédée Gordini possède encore la carte-grise d’origine de 1952, qui est à son nom et qu’il souhaite conserver. Il demande à Christian Huet d’en faire un duplicata à la Préfecture de Paris pour l’offrir à Hamoniaux.

Le 25 mai 1979, J.L. Hamoniaux récupère sa Gordini 18 S…le jour ou Amédée Gordini décède. Par la suite, J.L. Hamoniaux n’a plus eu les moyens financiers de faire restaurer la Gordini. Ce n’est qu’en 2005 que Jean Sage finance la restauration chez Corrado Capello à Zané en Italie, pour partager avec Hamoniaux, sa passion du pilotage d’une Gordini : tenue de route, précision de la direction, couple moteur, etc. Des sièges baquet ont remplacé les sièges d’origine en cuir, qui sont cependant vendus avec la voiture. Ils participèrent ensemble aux Mille Miglia, à Monaco Historique, au Mans Classic etc.

A la mort de Jean Sage en octobre 2009, J.L. Hamoniaux récupère la Gordini 18 S, pour participer de façon statique à quelques manifestations de voitures de collection.

En France, il n’y a plus que deux Gordini « Sport » (la barquette n°18 S et la berlinette n°20) dans des collections privées et dans le monde entier, la Gordini 18 S est la seule barquette à moteur à quatre cylindres, pouvant être achetée (la seconde barquette Gordini à moteur à quatre cylindres –châssis n°39- existant dans le monde, est la propriété de la Collection Schlumpf/Cité de l’Automobile à Mulhouse).