Dans l’univers feutré des collectionneurs d’Aston Martin, certains numéros de châssis murmurent des histoires plus complexes que d’autres. Si la lignée des V8 « Series 4″ (les célèbres Oscar India) est bien connue, le châssis n° V8/10500/RCH occupe une place à part : celle d’un prototype de développement, un laboratoire roulant qui a servi de pont entre deux époques de la firme de Newport Pagnell.

En 1972, Aston Martin est une coquille vide et les finances dans le rouge après des années de vaches maigres. Le six cylindres DB est obsolète, les Ferrari Daytona et Maserati Ghibli volent la vedette, et l’échec retentissant du V8 à Le Mans 1967 (5 litres, surchauffe, abandon) a failli couler la marque. Le Tadek Marek 5,3 litres, plus robuste, sauve les meubles sur la DBS V8 depuis 1969, mais les ventes patinent : seulement quelques centaines d’unités, production artisanale, crise pétrolière en embuscade.. Le résultat est plaisant mais le succès n’est pas assez au rendez-vous au goût de David Brown, qui prend la lourde décision de céder David Brown Corporation à la société Company Developments.

La nouvelle direction (Company Developments) impose un reset : exit le  » DB  » du nom, place à  » Aston Martin V8  » tout court. La DBS V8 devient  » V8 Sports Saloon « , avec des ajustements techniques mineurs mais un nouveau numéro de châssis. C’est là qu’intervient la #10500 qui est le châssis de validation, la mule de pré-série ouvrant la voie à 17 ans de production.

Construite en 1972, cette V8/10500 est cataloguée comme  » DBS V8 Series 2 / Sports Saloon Prototype « . Elle hérite du style William Towns (lignes cubiques, calandre large), de la plateforme DBS, mais inaugure la numérotation V8 pure. Mais sa plaque châssis porte une inscription qui fait battre le cœur des experts : V8/10500/RCA.

Pourquoi cette plaque ne porte-t-elle pas le suffixe « RCH » (Research) habituel des années 80, mais bien RCA ? La nuance est historique :
RC (Research Chassis) : Indique son affectation au département ingénierie de Newport Pagnell.
A : Précise qu’il s’agit du premier prototype (Variante A) de la nouvelle série.

Alors que le terme générique RCH est souvent utilisé pour désigner les véhicules de recherche globale, le suffixe RCA est la signature spécifique de ce premier exemplaire de 1972. C’est le sceau qui transforme une GT de luxe en un instrument de mesure technique.

Initialement dotée du V8 5,3 litres de Tadek Marek (~300 ch), elle a servi de banc d’essai pour les systèmes d’injection électronique (Weber-Marelli et Bosch) destinés à remplacer les carburateurs face aux normes antipollution.
Des modifications de suspension et des renforts de châssis ont été testés sur ce véhicule pour moderniser la plateforme vieillissante de la DBS.
Sous ses lignes cubiques signées William Towns, elle présentait des détails spécifiques (instrumentation modifiée, ouvertures de capot) selon les besoins des ingénieurs.

« Posséder un châssis RCA, c’est posséder l’ADN brut de la marque, une page du carnet de notes des ingénieurs de Newport Pagnell. »

L’intérêt majeur du châssis 10500 réside dans sa survie et sa traçabilité. Alors que la majorité des prototypes et « mules » sont détruits par les constructeurs pour des raisons de secret industriel ou de responsabilité, le 10500 a survécu.

Confirmé par les archives d’usine et le journal de Roger Stowers, ce véhicule est le chaînon manquant. Il représente la transition physique entre l’artisanat pur des années 70 et l’informatisation des systèmes qui donnera naissance à la Virage en 1989. C’est une voiture qui a littéralement « appris » à ses géniteurs comment faire entrer Aston Martin dans la modernité.

L’Aston Martin V8/10500/RCH n’est pas seulement une automobile de luxe ; c’est un témoin technique. Sans ce châssis laboratoire, les mythiques Vantage, Volante ou Oscar India n’auraient peut-être jamais vu le jour.

Peinte dans un jaune Bahama éclatant – la même couleur que la DBS de la série  » The Persuaders  » –, la #10550 a été immatriculée en juin 1972 et est restée au sein de l’usine jusqu’en avril 1975. Après avoir été vendue à M. Walsh, elle est passée entre les mains de la famille Foster, qui l’a conservée jusqu’aux années 1990. En 2008, ce bolide britannique est arrivé au Portugal, avant d’être entièrement restauré en 2017. Peu après, il a été acheté par son propriétaire actuel et immatriculé en France.

Aujourd’hui, cette toute première Aston Martin à arborer fièrement la nouvelle calandre V8 se présente dans un état quasi neuf. Désormais équipée d’une conduite à gauche, elle est prête pour de longs voyages intercontinentaux ou pour une conduite détendue en cinquième vitesse grâce à sa boîte de vitesses manuelle ZF.

La #10500 symbolise la survie d’Aston Martin : une marque qui sait transformer ses prototypes imparfaits en légendes durables. Ses défis : elle ressemble trait pour trait aux DBS V8 de série, ce qui masque son statut unique au premier coup d’œil – seul un spécialiste vérifie le numéro de châssis pour la reconnaître. Ses limites : aucun palmarès en compétition, et des performances techniques modestes comparées à une Testarossa des années 80.

Comptez de 190 000 à 240 000 €.