Gary Laughlin, de Fort Worth, au Texas, un entrepreneur en forage de puits de pétrole, a piloté des Ferrari en course mais a subi une panne de vilebrequin qui a non seulement rendu le moteur inutilisable mais aussi entraîné une attente longue et de plus en plus coûteuse pour son remplacement. Cela l’a amené à envisager, entre autres, de passer aux Corvettes.
Ce n’était un secret pour personne que Shelby détestait Enzo Ferrari. Shelby avait piloté pour l’équipe Ferrari et avait vu et vécu à quel point Enzo traitait mal ses pilotes. La première préoccupation de Ferrari était de gagner et il encourageait la compétition entre ses pilotes, menaçant même de licencier le perdant. Aux 24 heures du Mans de 1958, plusieurs pilotes ont perdu la vie. L’un d’eux était le pilote de l’équipe Ferrari et ami proche de Shelby, Luigi Musso. Shelby tenait Ferrari personnellement responsable, s’étant donné pour mission de battre Ferrari partout où il le pouvait.
Shelby voulait affronter Ferrari avec une voiture américaine en production limitée. La seule voiture de sport américaine à l’époque était la Chevrolet Corvette. Shelby avait déjà piloté des Corvettes en course et avait été impressionné par leurs performances. Il pensait pouvoir utiliser le châssis, la suspension et la transmission de la Corvette, associés à une carrosserie légère en aluminium de style italien, pour traquer Enzo Ferrari sur son propre terrain.
Par l’intermédiaire du journaliste Peter Coltrin, correspondant italien de Road & Track, un contact est établi avec Sergio Scaglietti, bien connu par ses superbes réalisations pour Ferrari. Trois châssis roulants de Chevrolet Corvette sont envoyés à la Carrozeria Scaglietti afin de les habiller dans un style proche des Ferrari 250GT Tour de France.
La carrosserie devra s’adapter au châssis de la Corvette aux dimensions supérieures à la Ferrari. L’intérieur, devra lui être aux standards US, les conducteurs américains étant jugés plus corpulents que leurs homologues italiens.
La première voiture est livrée au Texas en 1960, plus de 18 mois après le lancement du projet. Elle est loin d’être au point et nécessite encore du travail. Motorisée par le V8 à injection de 315cv issu de la Corvette, elle possède une boite 4 manuelle. Afin d’amadouer les dirigeants de General Motors, elle possède une calandre « style » Corvette, ce qui la rend plus « américaine »
Le 2ème châssis est assemblé en Italie mais terminé aux US. C’est Jim Hall qui en prend possession. Son moteur est à carburateurs, la boite de vitesse est automatique. Restaurée en 1989, on la voit régulièrement s’exposer dans les concours d’élégance.
La carrosserie du 3ème châssis est fabriquée en Italie, mais la voiture est assemblée et terminée aux Etats-Unis Destinée à Carroll Shelby, il n’est pas certain qu’il en ait pris possession. L’intérieur est totalement fait à la sauce américaine avec l’utilisation d’instruments Stewart Warner. La voiture est aujourd’hui au Petersen Automotive Museum, l’un des plus importants musées automobiles du monde.
Une fois les trois Chevrolet Corvette Italia (comme on les appelait à l’époque) terminées, Shelby, Hall et Laughlin ont présenté les voitures à l’ancien vice-président de GM Harley Earl et directeur de la division voitures et camions de GM, Ed Cole. Earl et Cole ont adoré l’idée, mais pas les dirigeants de GM. Ils ne voulaient pas d’une version spécialisée de la Chevrolet Corvette à faible production et à hautes performances qui viendrait s’ajouter au reste de la production de Corvette. De plus, Chevrolet faisait partie d’un accord informel entre les trois grands constructeurs automobiles américains contre le soutien aux courses de voitures de sport, né de la catastrophe du Mans de 1955 qui avait tué le pilote Pierre LeVegh, 83 spectateurs et blessé 120 autres.
Les dirigeants de GM n’étaient pas le seul obstacle à la modification des Chevrolet Corvette. Le plus gros client de Scaglietti était Ferrari, et Enzo était furieux lorsqu’il a découvert que Scaglietti avait refait trois Corvettes et l’aurait menacé de stopper toute collaboration avec lui s’il envisageait d’aller plus loin que les trois châssis initiaux.
Enzo Ferrari est entré dans l’atelier de Scaglietti et lui a demandé :
– Que faites-vous ?
– Nous faisons trois voitures
– Pour qui ? dmanda Enzo Ferrari.
– Nous les faisons pour un gars qui s’appelle Gary Laughlin, vous savez, trois Texans : Gary Laughlin, Carroll Shelby et Jim Hall. a répondu Scaglietti.
Ferrari a regardé Scaglietti et lui a demandé :
– Combien allez-vous en faire ?
– Nous allons en faire trois.
– Bien. Si vous en faites une de plus, vous ne ferez plus jamais d’autre voiture pour moi. Répondit Enzo Ferrari avant de repartir.
Aujourd’hui, d’ailleurs, l’usine de la Carrozzeria Scaglietti est l’endroit où Ferrari crée les cadres en aluminium de ses supercars.





































